Êtes-vous un «boulomique» qui s'ignore?

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Le boulomique travaille sans relâche et... sans efficacité! Photo: DR

Question : «Se pourrait-il que vous travaillez trop?» Ne souriez pas, nous vous invitons vraiment à vous pencher sur cette interrogation. À prendre le temps nécessaire pour y apporter une vraie réponse.

À noter que toute la subtilité est dans le «trop». Trop fort (c'est-à-dire à un rythme si fou que vos collègues peinent à vous suivre? Trop longtemps (c'est-à-dire sans prendre de congé)? Etc. À vous de regarder tout ça de près...

C'est fait? Très bien. À présent, il est fort probable que vous êtes un peu dans le flou : vous ne savez pas si, au fond, vous travaillez trop. C'est que le «trop» se compare à quoi, au juste? Aux autres? À ce que vous estimez vous-même être trop? Hum... Pas simple, n'est-ce pas?

Alors? Eh bien, nous allons partir ensemble à la découverte de ce «trop», à l'aide d'une étude qui décortique le phénomène. Celle-ci est intitulée The firepower of work craving : When self-control is burning under the rubble of self-regulation et est signée par trois professeurs de psychologie : Kamila Wojdylo, de l'Institut de psychologie de Varsovie (Pologne); Nicola Baumann, de l'Université de Trèves (Allemagne); et Julius Kuhl, de l'Université d'Osnabrück (Allemagne). Une étude passionnante, comme vous allez le voir...

Les trois chercheurs ont été confronté à un paradoxe concernant ceux que l'on appelle les workaholics (bourreaux de travail, en français), à savoir ces employés et toutes ces personnes qui travaillent tellement qu'ils en finissent par se nuire à eux-mêmes (problèmes de santé, burn-out, épuisement professionnel, détérioration de la vie de famille, etc.). Un peu comme des drogués qui seraient dépendants à une drogue appelée «travail» : dès qu'arrive la fin de semaine, ils ressentent les symptômes du manque si fort qu'ils trouvent 1001 prétextes fallacieux pour se remettre au travail au plus vite, sans attendre le lundi matin.

Le paradoxe est le suivant... Les workaholics ne peuvent résister à l'appel du travail; en conséquence, ils font preuve d'une faible volonté face aux charmes qu'ils trouvent au boulot. Mais voilà, dès qu'ils se mettent à travailler, ils deviennent de véritables machines de productivité (ils retroussent les manches, se jettent corps et âme dans la tâche à accomplir, ne comptent pas les heures, etc.); ce qui est, en vérité, le signe d'une grande volonté face à la mission à remplir. Autrement dit, ces personnes-là font à la fois preuve d'un faible et d'une forte volonté face au travail, leur drogue. Paradoxal, non?

Vous comprenez maintenant pourquoi les trois professeurs de psychologie s'y sont attelés : rien de plus tripant, pour un chercheur, que de déconstruire un paradoxe...

Pour ce faire, ils ont demandé à 563 employés polonais issus de toutes sortes de secteurs d'activités de bien vouloir répondre à de longs questionnaires. Ces derniers visaient surtout à évaluer deux choses :

1. Le degré de workaholisme du participant. C'est-à-dire la dépendance qu'il éprouve par rapport à son travail.

2. La volition du participant. C'est-à-dire grosso modo la puissance de sa volonté en fonction des deux critères que sont :

– l'autorégulation (la capacité que nous avons tous de gérer nos pensées, nos attitudes et nos émotions, soit la «démocratie interne» qui est en nous);

– l'autocontrôle (la capacité que nous avons tous de maîtriser notre impulsivité mentale, physique et émotionnelle, soit la «dictature interne» qui est en nous).

Résultats? Tenez-vous bien :

> Un nouveau phénomène, le «boulomisme». Tout le monde n'est pas workaholic (fiou!); en revanche, nombre de personnes sont «boulimiques du boulot» (work cravers, en anglais) – et donc, «boulomiques» (un néologisme que nous nous autorisons, si vous le permettez) –, en ce sens qu'elles travaillent fort, tout en affichant à la fois une faible autorégulation et un fort autocontrôle.

Ainsi, le boulomique est celui qui se donne son 110% dans son travail, mais sans parvenir à avoir les idées claires et justes, à exploiter au mieux ses talents naturels, ou encore à demeurer imperturbable face à l'adversité. C'est celui qui se donne toujours des objectifs de fou, qui entend sans cesse surpasser ses collègues, qui vibre de toutes ses fibres dès qu'on lui confie une nouvelle mission, mais qui ne parvient pas à dresser de plan de match efficace, à déléguer des responsabilités aux autres, à retenir sa colère en cas d'embûche. Bref, c'est celui qui agit en dictateur envers lui-même – voire envers les autres aussi – alors qu'il a les atours d'un démocrate.

> Le boulomisme, une maladie grave. Les boulomiques sont des gens malades, vu qu'ils présentent nombre de signes de détresse psychologique, de manière plus ou moins prononcée:

– Signes physiques : fatigue chronique, insomnie, migraine, douleurs musculaires,...

– Signes cognitfs : troubles de l'attention, difficultés de concentration, oublis,...

– Signes émotifs : colère, tristesse, irritabilité,...

– Signes comportementaux : isolement social, abus de café, consommation d'alcool,...

Bref, autant de signes de stress et d'anxiété. Ce qui, c'est évident, nuit grandement à la santé et au bien-être de la personne en question, voire de son entourage (collègues, famille,...).

«Métaphoriquement parlant, la combinaison d'une faible autorégulation et d'un fort autocontrôle est implosive. C'est comme si l'on mettait ensemble un combustible (l'autorégulation) et un comburant (l'autocontrôle), si bien qu'il suffirait d'une étincelle pour que tout pette», disent les trois chercheurs dans leur étude.

Comment se fait-il, justement, que les boulomiques n'implosent pas sous la pression folle qu'ils s'imposent à eux-mêmes? Bien entendu, Mmes Wojdylo et Baumann ainsi que M. Kuhl se sont penché sur ce mystère, ce qui leur a permis de faire une autre belle trouvaille :

> Un surprenant mécanisme de survie. Les boulomiques ont une particularité, en ce sens qu'ils sont doués pour «écarter toute émotion négative». Qu'est-ce à dire? Eh bien, que leur fort autocontrôle leur permet de ne pas tenir compte des signes de détresse psychologique que leur envoient leur corps et leur cerveau. Par exemple, ils vont ressentir de la fatigue, de manière répétée, mais ils se diront que c'est normal puisqu'ils donnent leur 110%; et ils continueront de plus belle, sans se préoccuper une seconde de l'impact sur leur santé. Autre exemple : ils pousseront de spectaculaires gueulantes dans leur bureau (contre eux-mêmes ou contre un collègue pas aussi efficace qu'ils le souhaiteraient), mais ils se diront que c'est normal puisque les enjeux sont de taille; et ils continueront de plus belle, sans se préoccuper une seconde de l'impact sur leur santé. Et c'est comme ça qu'ils parviennent à durer dans le temps, à l'image de ces coureurs de marathon capables de dépasser leurs limites physiques et mentales, le temps de franchir la ligne d'arrivée, au risque de voir leur cœur lâcher en chemin.

Fascinant, n'est-ce pas?

Pour finir, un dernier point, crucial à mes yeux. Les trois chercheurs ont également mis au jour autre chose, à savoir qu'être boulomique n'avait rien à voir avec être engagé dans son travail. Oui, je le souligne, le boulomisme ne correspond pas à une forme d'engagement extrême. Explication.

Comme on l'a vu, le boulomisme se produit lorsqu'on combine une faible autorégulation et un fort autocontrôle. Or, il ressort de l'étude que l'engagement, lui, résulte de l'association d'une forte autorégulation et d'un fort autocontrôle. Autrement dit, l'employé engagé se distingue du boulomique par le fait qu'il parvient, lui, à utiliser ses talents naturels à bon escient, à se montrer ouvert et serviable envers les autres, ou encore à apaiser la moutarde qui lui monte au nez en cas de déconvenue. Il est, lui, motivé et efficace; tandis que le boulomique se montre motivé et inefficace.

Voilà. Vous savez maintenant ce qu'est un employé boulomique. Et vous savez le distinguer d'un employé engagé dans ce qu'il fait.

Que retenir de tout cela? Ceci, à notre avis :

> Qui entend lutter contre son «boulomisme» se doit de changer de comportement, en gagnant en autorégulation. Il lui faut, par exemple, tenter de devenir plus zen au travail, ou encore plus attentif aux idées des autres. Et ce, pour son propre bienfait comme pour celui de ceux qui l'entourent.

En passant, l'écrivain français Voltaire aimait à dire : «Pour la plupart des hommes, se corriger consiste à changer de défauts».

Olivier Schmouker.

Source: 
IMFURA