Six projets fous qu'on aurait pu lancer avec l'argent de l'Euro

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© (R. Grahn/Euroluftbild/Afp) Vue aérienne du stade Allianz Riviera, à Nice.

Construire une ville sur l'eau, poser un anneau solaire autour de la lune ou coloniser Mars... Notre contributeur sciences Jean-Paul Fritz imagine ce qu'on pourrait faire avec 2 milliards d'euros, soit le coût de l'Euro 2016. Quelques idées pour penser à l'avenir.

L'Euro 2016 coûterait dans les 2 milliards d'euros au contribuable. Le chiffre est provisoire, et probablement sous-estimé, ne serait-ce qu'avec le renforcement nécessaire des mesures de sécurité. Je doute que l'on connaisse un jour le coût réel de tout ça, qui inclurait les cadeaux fiscaux et les exactions d'une certaine frange des "supporters"...

Je l'admets bien volontiers, je n'aime pas le football. Sur l'échelle des distractions civilisées, il se situe pour moi quelque part entre un concert de Chantal Goya et un combat de gladiateurs (sans Russell Crowe). Mais même le plus fervent supporter ne pourra qu'admettre que dépenser quelques milliards dans ce qui n'est après tout qu'une distraction peut se qualifier haut la main dans une course des conquérants de l'inutile.

Alors pourquoi ne pas en imaginer d'autres, des projets faramineux qui pourraient, au moins pour un temps, illuminer l'histoire de l'humanité de quelques petites lumières, à l'ombre des réalisations grandioses passées, de Stonehenge aux pyramides d'Egypte ? Des projets dans lesquels on pourrait investir l'argent des contribuables qu'on gaspille aujourd'hui avec les spectacles sportifs qui enrichissent seulement quelques-uns.

Un "mur de sable" contre la désertification

"Le monde va perdre le tiers de ses terres arables d'ici à la fin du siècle". Magnus Larsson, architecte, part de ce constat dramatique pour promouvoir son projet de frein à la désertification en Afrique.

Son idée est de construire une sorte de "mur poreux", obtenu en introduisant une certaine bactérie dans le sable. La bactérie solidifie le sable, le transformant en grès. Avec ce procédé, Larsson voudrait que l'on réalise un mur de 6.000 kilomètres, allant de la Mauritanie à Djibouti, un mur qui s'opposerait à l'avance des dunes, permettrait d'y planter des arbres, et offrirait des espaces habitables à la population.

Une "réponse architecturale à la désertification" dont les coûts, avec ce procédé, seraient beaucoup moins grands qu'en utilisant du béton classique : alors que ce dernier reviendrait là-bas à 80 euros au mètre cube, la technique prônée par Magnus Larsson, après un "investissement" minime de 54 euros pour acheter les bactéries, le mètre cube coûterait 9,4 euros. Alors avec 2 milliards, on pourrait en construire des kilomètres...

Une ville sur l'eau

Avec le réchauffement climatique et la montée prédite du niveau des océans, certaines villes vont se retrouver au moins en partie inondées, et il faudra bien en reloger les habitants. De plus, à l'heure où la population mondiale augmente, mettre des villes sur l'eau (ou sous l'eau) permettrait d'augmenter les zones habitables.

On pourrait peut-être commencer avec un projet modeste, comme celui de Jet Capsule : une maison flottante autonome en énergie qui ressemble à une soucoupe volante. Le coût annoncé serait autour des 200.000 euros, on pourrait donc planifier une petite ville aquatique façon banlieue résidentielle. Ou faire d'une pierre deux coups, en construisant sa maison flottante à partir de matière plastique recyclée, comme le suggérait le projet Recycled Island... qui n'a pas réussi à atteindre les 70.000 dollars de sa campagne Kickstarter en 2012.

On pourrait aussi construire la "Cité des Mériens", imaginée par l'architecte Jacques Rougerie. Là, c'est davantage une "université flottante", une ville pour scientifiques, capable d'accueillir jusqu'à 7.000 chercheurs. Elle produirait sa nourriture, son énergie, et ce avec... zéro déchet. De quoi aider à mieux connaître les océans, et peut-être servir de modèle à des villes plus importantes ?

Le plus imposant est sans doute celui présenté par Discovery en 2010 comme solution possible à des phénomènes météorologiques catastrophiques comme l'ouragan Katrina. Le documentaire évoquait "des milliers d'immeubles qui pourraient être construits en seulement quelques années". Des immeubles sur des plateformes flottantes, capables de s'attacher les unes aux autres, façon puzzle. L'ensemble doté de technologies rendant la ville autosuffisante... Là, bien sûr, les coûts ne sont pas évoqués, mais vu qu'il s'agit de villes modulables, on pourrait probablement commencer à construire un quartier.

Se débarrasser de l'excédent de gaz carbonique

Transformer l'excès de gaz carbonique qui provoque (du moins en partie) le changement climatique en rochers, l'idée peut sembler intéressante. Cela ne veut pas dire qu'il faudrait cesser de faire des efforts pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, d'autant que certains, comme le méthane, sont tout aussi dangereux... mais permettre au CO2 de rester dans des limites raisonnables pourrait peut-être éviter certaines catastrophes dans l'avenir.

Les méthodes "traditionnelles" de capture du gaz carbonique consistent à le stocker sous forme liquide ou gazeuse dans le sous-sol, ce qui laisse craindre qu'il ne s'échappe un jour... et empire la situation.

Mais l'expérience qui a été menée récemment en Islande laisse percer quelques espoirs : là, le gaz carbonique a été transformé en pierre. Mieux encore, le processus n'a pris qu'un peu moins de deux ans. Bien sûr, il faudra bien évaluer les dangers potentiels de l'extraction de gaz carbonique de l'atmosphère avant de tenter quoi que ce soit à grande échelle... Mais n'est-ce pas un domaine dans lequel on pourrait investir quelques milliards pour sauver la planète ?

Un anneau solaire autour de la Lune

L'idée peut sembler totalement irréalisable. Installer un ruban de centrales solaires autour de l'équateur lunaire, et renvoyer l'énergie ainsi récoltée sur Terre par l'intermédiaire de lasers et de micro-ondes ? Science-fiction ! Quoique...

L'entreprise japonaise de construction Shimizu y croit. D'autant qu'un tel projet pharaonique permettrait largement de subvenir à tous les besoins énergétiques de la planète, et que l'on pourrait utiliser principalement des matériaux lunaires pour construire tout cela.

Le "ruban lunaire" aurait toujours une large surface exposée aux rayons du Soleil, même si les antennes retransmettant l'énergie devraient toutes se situer sur la face de la Lune que nous pouvons voir depuis la Terre.

Le projet est gigantesque : 10.000 kilomètres de long, 400 kilomètres de large, et il changerait définitivement la face de la Terre (et bien entendu, de la Lune).

S'il était réalisé, on n'aurait plus à se préoccuper des combustibles fossiles, du nucléaire ou du changement climatique... Shimizu nous verrait bien commencer les travaux en 2035, après une phase de préparation. Les coûts seraient astronomiques, mais on pourrait déjà commencer à investir là-dedans dès aujourd'hui.

Coloniser Mars

Bien sûr, avec 2 milliards, on ne va pas construire une grande cité sous dôme dans Utopia Planitia.

En revanche, le projet Mars One, qui voudrait envoyer des humains dans un voyage sans retour vers la planète rouge, estime le coût d'envoi des quatre premiers colons martiens à six milliards de dollars... soit 5,35 milliards d'euros.

Ensuite, chaque mission habitée suivante coûterait 3,6 milliards d'euros. Si on met bout à bout une coupe du Monde, un Euro et une session des Jeux olympiques, on pourrait donc avoir une douzaine de colons martiens installés sur place d'ici 2030.

Le projet d'Elon Musk pour établir une colonie martienne est plus ambitieux, et à plus grande échelle. Il arrive à un budget de 36 milliards de dollars, pour une "ville" de 80 000 personnes.

Là, on est davantage dans la fourchette de quelques coupes du Monde. Le coût par personne pour envoyer un colon sur Mars serait d'environ 500.000 dollars. À comparer avec le salaire annuel à la FIFA ?

Un vaisseau générationnel pour aller dans les étoiles

L'humanité à la conquête des étoiles, ce n'est pas pour demain. Mais c'est peut-être avant la fin de ce siècle. Pour cela, il faudrait cependant commencer à travailler sur nos moyens de déplacement pour rejoindre l'étoile la plus proche.

En l'état actuel de nos connaissances, le moyen le plus logique serait ce que l'on a baptisé un "vaisseau générationnel", une sorte d'arche de Noé des étoiles. À l'intérieur, une population d'explorateurs dont seuls les descendants atteindraient l'objectif, au terme d'un voyage pouvant durer plus d'un siècle.

Aujourd'hui, des scientifiques examinent déjà les différentes problématiques posées par les vaisseaux générationnels.

Ainsi, le Projet Perséphone, emmené par le Dr Rachel Armstrong, imagine les aménagements intérieurs d'un tel vaisseau au sein de la fondation Icarus Interstellar, dont l'objectif est de construire un vaisseau interstellaire habité d'ici 2100.

Parallèlement, le projet Hypérion examine les divers éléments d'un vaisseau habité, qui doivent être conçus différemment que pour une sonde robot. Car il faudra bien que ces humains survivent... Ils devront être nombreux (au moins 10.000) pour préserver la diversité génétique. Le vaisseau devra leur fournir la nourriture, l'air, tout recycler...

C'est une œuvre de longue haleine, bien sûr. Mais elle a déjà débuté, du moins sur le papier. Le seul moyen de l'accélérer, c'est d'y consacrer davantage d'argent. Devinez où on pourrait le prendre ?

La stratégie du superflu

J'imagine déjà certaines réactions à ces propositions. "Inutile" et "irréalisable" sont probablement les qualificatifs les plus courtois dont ces projets pourraient être affublés par ceux que la science et l'avenir de l'espèce humaine rendent sceptiques.

Mais qu'à-t-on à perdre ? Après tout, si l'on veut parler d'inutilité, à quoi sert donc de mettre des milliards dans un pseudo-spectacle avec des gens qui courent après un ballon ? Certes, nombre de politiques seraient en désaccord. Après tout, pendant que la population a les yeux fixés sur un terrain, les problèmes sociaux peuvent passer au second plan. Et si, par bonheur, l'équipe locale venait à gagner, ce sont des points assurés dans les sondages.

Mais en mettant ces éléments de côté, on peut aussi penser à des projets à long terme, que l'on pourrait se permettre financièrement, vu qu'on arrive à mettre des milliards dans des arènes modernes.

Alors bien sûr, on aurait pu imaginer des destinations encore plus folles pour tout cet argent, comme aider la recherche sur le cancer ou les restaus du coeur... mais il faut bien faire preuve d'un tout petit peu de réalisme, parfois, non ?

Avec Jean-Paul Fritz pour l'Obs.

Source: 
IMFURA