Plus un pays est riche et heureux, plus il crée... de terroristes!

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L'attrait de l'EI auprès des jeunes Occidentaux est enfin éclairci. Photo: DR

On parle d'eux comme de monstres, de sadiques, de psychopathes. Ou encore, comme d'écervelés, de demeurés, d'endoctrinés. Les clichés abondent dès lors qu'on entend parler des terroristes d'aujourd'hui, en particulier de ces jeunes occidentaux qui rejoignent par centaines, peut-être même par milliers, les rangs de l'État islamique (EI). Et ce faisant, nous nous empêchons de comprendre ce qui fait que ces jeunes-là en viennent, un beau jour, à prendre une décision aussi extrême.

En effet, comment se fait-il que des jeunes d'ici, tout juste sortis de l'adolescence, préfèrent les larmes et le sang de la guerre plutôt que la paix et la liberté d'une société démocratique? Comment se fait-il qu'ils s'arrachent des bras de leurs familles et de leurs proches pour se ruer dans ceux du leader Abou Bakr al-Baghdadi et de sa clique? Oui, comment se fait-il qu'ils chérissent soudainement plus la mort que la vie?

Dans son livre Talking to the enemy, l'anthropologue franco-américain Scott Atran a mis au jour le fait que ceux qui en viennent à commettre des actes de barbarie au sein des rangs de l'EI sont essentiellement des «personnes ordinaires». C'est-à-dire qu'elles sont a priori comme vous et moi, et non pas des personnes souffrant d'un quelconque problème mental. «Ce qui fait toute la différence entre eux et nous, c'est avant tout la dynamique du groupe dans lequel ils évoluent», dit-il.

À partir du moment où l'on se trouve dans un groupe fanatisé, on en vient tout naturellement à être soi-même fanatisé. Parce qu'on s'identifie aux membres du groupe. Parce qu'on s'identifie entièrement à la cause défendue par le groupe. Et parce qu'on se différencie complètement des autres causes, surtout celles qui sont diamétralement opposées à la nôtre.

«Il y a alors le "eux" et le "nous autres", explique M. Atran. Et c'est justement cette façon d'aborder le monde qui fait germer le fanatisme, puis le terrorisme. Car plus on adhère à la cause défendue, plus on justifie à ses yeux les actes innommables commis par le groupe comme quelque chose de regrettable, mais nécessaire.»

Idem, le membre d'un tel groupe n'est en rien le zombie que certains imaginent, se contentant d'exécuter aveuglément les ordres les plus horribles sans même y songer une seule seconde. Dans son livre Understanding terror networks, l'ex-officier de la CIA Marc Sageman explique que c'est tout le contraire : le membre fanatisé jouit en général d'une grande marge de manoeuvre, et est même encouragé à faire preuve d'initiative pourvu que cela serve les intérêts du groupe. Et c'est ainsi que les uns et les autres deviennent, d'eux-mêmes, des «tueurs enthousiastes» sans avoir jamais été des «robots bêtes et disciplinés».

Le rôle du leader charismatique, dans tout ça? Dans leur livre The new psychology of leadership ainsi que dans un article du Scientific American Mind, MM. Stephen Reicher, Alexander Haslam et Michael Platow considèrent que celui-ci sert avant tout d'inspiration. Il est non seulement le gardien des valeurs partagées et de la cause défendue, mais aussi l'être qui donne à chacun des membres du groupe la force d'agir. Nul besoin par conséquent qu'il appelle à commettre des atrocités, les uns et les autres y viendront par eux-mêmes.

Un exemple frappant... Shahira Fahmy, professeure de journalisme à l'Université d'Arizona à Tucson (États-Unis), a analysé l'an dernier la propagande de l'EI diffusée via les médias sociaux. Elle a découvert que seulement 5% du contenu parlait sans ambiguïté de «violence brutale». Tout le reste concernait le projet de l'EI de «communauté pacifique fondée sur la parole du prophète Mahomet», en faisant de temps à autres référence aux propos du calife autoproclamé Abou Bakr al-Baghdadi, qui se présente désormais sous le simple prénom d'Ibrahim.

À noter que le leader charismatique est d'autant plus crédible que ses opposants sont féroces à son égard. Un phénomène que Douglas Pratt, professeur de science des religions de l'Université de Waikato (Nouvelle-Zélande), présente d'ailleurs sous le néologisme de 'coradicalisation' — plus l'opposition est virulente, plus le "eux" et "nous autres" s'intensifie et plus la radicalisation s'aggrave d'un côté comme de l'autre, en une infernale spirale.

Bon. Mais une interrogation demeure : qu'est-ce qui fait, au juste, que des jeunes d'ici en viennent à vouloir rejoindre les rangs de l'EI? Une récente étude — intitulée What explains the flow of foreign fighters to ISIS? et signée par Efraim Benmelech, professeur de finance à l'École de management Kellogg à Evanston (États-Unis), et Esteban Klor, professeur d'économie à l'Université hébraïque de Jérusalem (Israël) — apporte une explication fascinante.

Les deux chercheurs ont analysé en détail deux rapports du Soufan Group, un cabinet-conseil américain spécialisé dans la sécurité auquel font appel nombre de gouvernements et d'organisations multinationales. Puis, ils ont croisé les informations ainsi dénichées avec différents indicateurs socio-économiques des pays occidentaux en proie à des actes terroristes commis par leurs propres citoyens au nom, entre autres, de l'EI.

Résultats? Ils sont on ne peut plus troublants :

> Pas à cause de la crise. Ce n'est pas la situation économique du pays — par exemple, le fait qu'il traverse une crise — qui pousse certains de ses citoyens dans les bras du terrorisme. Car il n'y a aucune corrélation entre les deux.

> Pas à cause de la politique. Il n'y a aucune corrélation entre la couleur politique du gouvernement en place et le fait que certains de ses citoyens deviennent des terroristes.

> À cause de la richesse et du bonheur. Le nombre de combattants de l'EI issus d'un pays occidental est positivement corrélé à deux seuls indicateurs socio-économiques : d'une part, le produit intérieur brut (PIB) par habitant; d'autre part, l'Indice de développement humain (IDH), qui s'appuie sur la santé, le niveau d'éducation et le niveau de vie des individus. Autrement dit, plus un pays est riche et heureux, plus il présente le risque de créer en son sein... des terroristes!

> À cause du sentiment de rejet. Le nombre de combattants de l'EI dépend également du degré d'homogénéité de la population musulmane du pays en question. C'est-à-dire que plus cette population-là est tissée serrée, pour ne pas dire refermée sur elle-même, moins elle a de contacts avec le reste de la population, et a fortiori moins elle parvient à s'y intégrer. En conséquence, certains peuvent souffrir d'un vif sentiment de rejet à leur égard, si bien que le phénomène du "eux" et "nous autres" en est accentué. Et ce, parfois à un point tel que des individus en viennent à envisager de rejoindre les rangs de l'EI.

Fascinant, n'est-ce pas? Car cela prend le contre-pied de nombre de clichés véhiculés à propos des apprentis terroristes issus de notre voisinage. Je vais même me permettre d'enfoncer le clou avec une question : «À votre avis, quels sont les pays occidentaux présentant aujourd'hui le plus de risques de voir naître en leur sein de jeunes terroristes, compte tenu de ce qu'indique l'étude de MM. Benmelech et Klor?» Je vous le donne en mille, avec le Top 5 :

1. Finlande

2. Irlande

3. Belgique

4. Suède

5. Autriche

Comment éviter dès lors que la situation ne s'aggrave au Canada, et ailleurs en Occident? Oui, comment enrayer la machine infernale qui oeuvre sous nos yeux, jour après jour, semaine après semaine? Ça saute aux yeux, il convient de s'en prendre non plus aux islamistes, mais... à nous-mêmes!

Comment? Par exemple comme ceci :

> Se montrer intraitable envers toute forme de discours islamophobe. Car cela ne fait que renforcer les rangs des terroristes islamistes.

> Se montrer nettement plus ouvert envers les musulmans. Car cela contribue à éviter que leur communauté en vienne à se refermer sur elle-même comme dans une coquille, et par suite à contribuer à faire germer en elle les pousses de l'extrémisme.

Voilà. Et un grand pas sera ainsi effectué pour la paix et l'harmonie!

Source: 
Les Affaires