Même en Économie, le bien n'est pas toujours totalement bien !

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C I Imfura.

La période de recueillement de l’année est là. Les uns programment les voyages. D’autres se relaxent chez eux. Nous vous invitons donc, pendant ce temps, de vous consacrer à un peu de lecture. Ne vous ennuyez donc pas. Nous avons suivi notre confrère l’Espressonomie, en version économie corsée. Puisse qu’on parle d’économie, alors nous pensons que cela est essentiel pour vous.

Oui, vous avez bien lu, en matière d’économie. Parce que nous sommes convaincu qu’il s’agit là d’une lecture essentielle — non, vitale — pour qui entend comprendre un minimum ce qu’il se passe tout autour de lui; et par suite, pour qui entend agir de façon éclairée dans son quotidien, tant au travail que dans sa vie privée. Ni plus ni moins.

D’ailleurs, le Français Jean Tirole, le prix Nobel d’économie de 2014, n’aime-t-il pas dire que «sans culture économique, on se retrouve à jouer contre des dés pipés»?

En parlant de M. Tirole, justement, nous devons vous dire que nous sommes fascinés par le livre qu’il vient de lancer, Économie du bien commun (puf, 2016), actuellement en tête des ventes en France. Il s’agit d’un ouvrage destiné au grand public, donc accessible à chacun de nous, qui nous donne accès à nombre de mécanismes économiques qui influencent notre vie, la plupart du temps sans que nous en ayons conscience. Ses explications sont littéralement lumineuses.

Un exemple? Voici un passage qui va — nous l’espérons — vous donner l’envie de vite chercher à vous en procurer un exemplaire. Un passage qui dévoile pourquoi en économie l’enfer est souvent pavé de bonnes intentions...

«En économie, les premières impressions, l’attention exclusive à ce qui nous paraît le plus évident, nous jouent des tours. Nous regardons l’effet direct d’une politique économique facilement compréhensible, mais nous nous arrêtons là. La plupart du temps, nous n’appréhendons pas les problèmes dans leur globalité. Or, les politiques ont des effets secondaires qui peuvent aisément rendre nocive une politique bien intentionnée.

«Prenons un exemple volontairement provocateur. (Si je choisis cet exemple, c’est qu’il permet de voir quel biais cognitif peut conduire à une mauvaise compréhension de l’effet des décisions de politiques publiques.)

«Supposons qu’une ONG confisque de l’ivoire à des trafiquants. Elle a le choix entre soit le détruire immédiatement, soit, au contraire, le revendre discrètement sur le marché. Sommés de réagir à chaud, une immense majorité de lecteurs verraient dans la seconde hypothèse un comportement tout à fait répréhensible. Ma réaction spontanée n’aurait pas été différente. Mais attardons-nous un peu sur cet exemple…

«Au-delà du revenu collecté par l’ONG, qui pourrait alors servir sa noble cause en lui donnant plus de moyens pour limiter les trafics (capacité de détection et d’investigation accrue, véhicules supplémentaires,...), la revente d’ivoire a une conséquence immédiate : elle contribue à faire baisser le cours de l’ivoire. Les trafiquants sont, comme beaucoup d’autres, rationnels : ils pèsent les gains monétaires de leur activité illicite et les risques de prison ou de combat avec les forces de l’ordre qu’ils encourent; une baisse des prix aurait pour conséquence, à la marge, de décourager certains d’entre eux de tuer davantage d’éléphants.

«Dans ces conditions, la vente d’ivoire par l’ONG est-elle immorale? Peut-être, car il se pourrait qu’une vente ostensible d’ivoire par une ONG, une organisation jugée respectable, en légitime le commerce aux yeux d’acheteurs qui se sentiraient autrement un peu coupables de leur intérêt pour l’ivoire. Mais, au minimum, il faut y réfléchir à deux fois avant de condamner le comportement de l’ONG en question.

«Ce scénario fictif permet de comprendre l’une des raisons fondamentales de l’échec du protocole de Kyoto qui, en 1997, promettait d’être une étape clé dans la lutte contre le réchauffement climatique. Expliquons-nous.

«Les effets de report dans le cas de l’environnement sont en jargon économique appelés le «problème des fuites». On désigne par là le mécanisme par lequel la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre dans une région du globe peut n’avoir pas, ou que peu, d’effet sur la pollution mondiale. Supposons ainsi que la France réduise sa consommation d’énergies fossiles (fioul, charbon,...); cet effort est louable et d’ailleurs les experts s’accordent pour dire qu’il faudra beaucoup plus d’efforts de l’ensemble des pays pour limiter l’élévation des températures à un niveau raisonnable (1,5 à 2 degrés Celsius); cependant, quand nous économisons une tonne de charbon ou un baril d’essence, nous faisons baisser le prix du charbon ou du pétrole, et nous incitons donc d’autres à consommer davantage ailleurs dans le monde.

«De même, si l’Europe impose à ses entreprises du secteur exposé à la concurrence internationale de payer pour leurs émissions de gaz à effet de serre, les productions émettrices de gaz à effet de serre dans ce secteur auront tendance à se délocaliser vers des pays peu regardants sur les émissions, ce qui compensera en partie ou en totalité la diminution des émissions de gaz à effet de serre en Europe, entraînant un effet écologique très faible. Toute solution sérieuse au problème du réchauffement climatique ne peut donc qu’être mondiale.

«Voilà pourquoi, en matière économique, l’enfer est pavé de bonnes intentions.»

Lumineux, n’est-ce pas? En quelques paragraphes, M. Tirole parvient à nous faire comprendre pourquoi notre lutte contre le réchauffement climatique fait actuellement fausse route, ou encore à nous inciter à y regarder à deux fois les décisions — économiques, et autres — qui nous paraissent d’emblée louables. Le prix Nobel en appelle à notre vigilance de tous les instants, bref, à notre intelligence. Et c’est en cela qu’il est, aux yeux de beaucoup, bel et bien l’un des grands penseurs contemporains.

Avec l’Espressonomie.

Source: 
IMFURA