L'immense désillusion du microcrédit!

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Sur le terrain, aucun succès tangible... Photo: DR

Cet article vous prendra deux minutes de lecture. Mais à la fin, vous aurez l’impression d’avoir ouvert une nouvelle page de l’économie. Voici 2 ou 3 choses que l'on ne vous dit jamais sur le capitalisme (Seuil, 2012), de Ha-Joon Chang, professeur d'économie à Cambridge (Grande-Bretagne). Pourquoi cet ouvrage-là? Eh bien, tout bonnement parce qu'il a le chic pour prendre le contre-pied de nombre d'idées reçues que nous avons tous, vous comme nous.

La preuve? Ce passage lumineux à propos des innombrables louanges faites au microcrédit — qui ont culminé avec l'attribution en 2006 du prix Nobel de la paix à Muhammad Yunus —en dépit du fait que, sur le terrain, le résultat est tragique. Oui, littéralement tragique.

Explication.

«L'invention du microcrédit est couramment attribuée à Muhammad Yunus, le professeur d'économie qui est devenu le visage public de ce secteur depuis qu'il a fondé son établissement pionnier, la Grameen Bank, dans son Bangladesh natal, en 1983; et ce, même s'il y avait déjà eu auparavant des tentatives de ce genre. Bien qu'elle prêtât aux pauvres, notamment aux femmes pauvres, qui passaient traditionnellement pour des emprunteuses à haut risque, la Grameen Bank se vantait d'un taux de remboursement très élevé (95% ou davantage), ce qui montrait que les pauvres étaient d'excellents clients pour les banques.

«Au début des années 1990, on a remarqué son succès, et celui de quelques établissements du même type dans des pays comme la Bolivie. L'idée de "microcrédit" — ou plus largement de "microfinance", qui couvre aussi l'épargne et l'assurance, et pas seulement le crédit — s'est alors très vite répandue.

«La recette semble parfaite. Le microcrédit permet aux pauvres de s'extraire de la pauvreté par leurs efforts personnels, en leur donnant les moyens financiers de concrétiser leur potentiel d'entrepreneur. Cette démarche leur apporte indépendance et dignité, puisqu'ils n'ont plus à compter sur l'assistance de l'État et des organismes d'aide étrangère pour survivre. Les femmes pauvres, en particulier, gagnent du pouvoir grâce au microcrédit, puisqu'il leur permet de s'assurer un revenu, donc d'améliorer leur position dans leurs rapports avec leur conjoint.

«Ce n'est pas tout! N'ayant plus à subventionner les pauvres, l'État sent s'alléger la pression sur son budget. La richesses qui se crée dans ce processus enrichit toute l'économie, naturellement, et pas seulement les entrepreneurs du secteur informel. Dans ces conditions — comment s'en étonner? —, le professeur Yunus estime qu'à l'aide de la microfinance nous pouvons créer «un monde libéré de la pauvreté, où l'on ne pourra plus la voir qu'au musée».

«Au milieu des années 2000, l'engouement pour la microfinance a tourné à la fièvre. L'année 2005 a été proclamée "Année internationale du microcrédit" par les Nations unies, avec le soutien d'altesses royales comme la reine Rania de Jordanie et celui de vedettes comme les actrices Natalie Portman et Aishwarya Rai. L'ascension de la microfinance a atteint son apogée en 2006 : le prix Nobel de la paix a été décerné conjointement au professeur Yunus et à sa Grameen Bank.

«Malheureusement, le battage médiatique sur la microfinance n'est en fait... que cela : du battage médiatique. Celle-ci est de plus en plus critiquée, même par certains de ses premiers "grands prêtres". Par exemple, dans un article cosigné en 2009 avec David Roodman, Jonathan Morduch, qui s'en était longtemps fait le champion, avoue qu'«il est frappant, trente ans après le lancement de la microfinance, d'avoir si peu de preuves solides qu'elle améliore de façon mesurable la vie des clients». En vérité, les problèmes sont beaucoup trop nombreux pour être énumérés ici; le lecteur intéressé gagnera à se reporter au fascinant ouvrage de Milford Bateman, Why doesn't microfinance work?, paru en 2010. Néanmoins, voici les plus frappants, histoire d'étayer notre analyse...

«Ainsi, le secteur de la microfinance a toujours prétendu que ses opérations étaient rentables sans subventions de l'État ni contributions de donneurs d'aide, sauf peut-être dans la phase initiale, qui est une période difficile. Certains y ont vu la preuve que, si on le leur permet, les pauvres sont aussi doués que n'importe qui pour participer au marché. Mais il s'avère que, sans subventions publiques ni aide des agences internationales, les établissements de microfinance doivent facturer — et ont facturé — des taux d'intérêt quasi usuraires.

«On a appris que, si la Grameen Bank avait pu au départ prêter à des taux raisonnables, c'était parce qu'elle recevait des subventions (dissimulées) de l'État du Bangladesh et de donneurs d'aide internationaux. Quand ils ne sont plus subventionnés, les établissements de microfinance doivent prêter, en général, à des taux d'intérêt de 40 à 50%, qui peuvent monter jusqu'à 80 ou 100% dans des pays comme le Mexique. Lorsqu'à la fin des années 1990 elle a subi des pressions qui l'ont forcée à renoncer aux subventions, la Grameen Bank a dû prendre un nouveau départ (en 2001) et commencer à imposer des taux d'intérêt de 40 à 50%.

«Quand elles ont emprunté à des taux pouvant atteindre 100%, peu d'entreprises peuvent faire les profits nécessaires pour rembourser. La plupart des prêts consentis par les établissements de microfinance (dans certains cas, jusqu'à 90%) ont donc été utilisés à des fins de «lissage de la consommation» : les gens les ont contractés pour payer les noces de leur fille, ou pour compenser une baisse temporaire de leurs revenus lorsqu'un membre de la famille ayant un emploi est tombé malade. Autrement dit, dans leur immense majorité, les microcrédits ne servent pas à dynamiser l'esprit d'entreprise des pauvres — leur objectif proclamé —, mais à financer la consommation.

«Et surtout, même le petit pourcentage des microcrédits qui sert à financer des activités économiques ne sort pas l'emprunteur de la pauvreté. À première vue, cela paraît inexplicable. Ces pauvres qui prennent des microcrédits savent ce qu'ils font. À la différence de leurs homologues des pays riches, la plupart ont déjà géré des entreprises de divers types. Leur intelligence des affaires a été aiguisée à l'extrême par leur besoin désespéré de survivre et leur vif désir d'échapper à la pauvreté. Il leur faut dégager des profits très élevés parce qu'ils doivent payer le taux d'intérêt imposé.

«Alors, qu'est-ce qui ne va pas? Pourquoi tous ces gens — extrêmement motivés, en possession des compétences requises et sous très forte pression du marché —, qui font d'immenses efforts avec les entreprises qu'ils lancent, obtiennent-ils de si maigres résultats?

«Quand un établissement de microfinance commence à fonctionner dans une localité, ses premiers clients peuvent connaître une hausse de leur revenu — parfois vraiment spectaculaire. En 1997, par exemple, lorsque la Grameen Bank s'est associée à Telenor, la compagnie de téléphonie norvégienne, et a accordé des microcrédits à des femmes pour qu'elles achètent un cellulaire et le louent aux habitants de leur village, ces "dames du cellulaire" ont fait de jolis profits — entre 750 et 1200 dollars dans un pays où le revenu annuel moyen était d'environ 300 dollars.

«Mais avec le temps, les activités financées par microcrédit ont été saturées et les revenus ont chuté. Pour revenir à l'exemple du téléphone de la Grameen Bank, il y avait en 2005 tant de dames du cellulaire qu'on estime que leur revenu n'était plus que de 70 dollars par an, alors que le revenu national moyen, en augmentation, avait dépassé 450 dollars. C'est le problème qu'on appelle en logique le "sophisme de composition" : lorsque certains réussissent dans une activité particulière, cela ne signifie pas que tout le monde va réussir si toute le monde se lance dans cette activité-là.

«Le problème ne se poserait pas, bien sûr, si l'on pouvait développer continuellement des activités nouvelles — quand l'une d'elles devient non rentable parce qu'elles est devenus saturée, on en lancerait une autre, tout simplement. Par exemple, si louer des cellulaires devient moins lucratif pourquoi ne pas maintenir son niveau de revenu en fabriquant les cellulaires, ou en élaborant des applications? Suggestions dont l'absurdité n'a sûrement pas échappé aux lecteurs : les dames du cellulaire du Bangladesh n'ont aucun moyen de se reconvertir dans la production d'appareils ou dans la conception de logiciels. Les pauvres des pays en développement ne peuvent malheureusement pratiquer qu'une gamme limité de métiers (simples), étant donné leur faible qualification l'étroitesse de la gamme de technologies dont ils disposent et les sommes réduites qu'ils peuvent mobiliser à travers la microfinance.

«Donc, l'agriculteur croate qui a acheté une vache laitière supplémentaire avec un microcrédit continue à vendre du lait, même quand il voit s'effondrer les prix du lait sur son marché local parce que trois cents autres exploitants ont fait comme lui et en vendent davantage : exporter du beurre vers l'Allemagne ou du fromage vers l'Angleterre est tout simplement impossible avec les technologies, les moyens organisationnels et le capital dont il dispose.»

Voilà. Lumineux, n'est-ce pas? Le microcrédit - ou la microfinance, si vous préférez, se révèle n'être qu'une «grande illusion», comme le présente Ha-Joon Chang. Qui l'aurait cru avant de lire ce troublant passage de son bestseller? Hein? Pas grand monde. Pas même les organisateurs de la dernière édition de l'événement C2 Montréal, (le plus grand évènement d’affaires organisé au Canada) qui ont déployé le tapis rouge devant Muhammad Yunus. C'est dire...

Avec l’Espressonomie, l’économie en version corsé.

Source: 
IMFURA