Le secret du succès des soeurs Dufour-Lapointe enfin dévoilé !

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Justine, Chloé et Maxime (de g. à d.) Dufour-Lapointe... Photo: DR

J'ai eu l'immense privilège d'assister à une conférence de Jean-Paul Richard et Jacques Forest, deux des cofondateurs du tout nouveau cabinet de coaching ReRoot, lors de l'événement «Leadership haute performance» organisé récemment à Montréal par le Centre international du leadership conscient (CILC). Pour mémoire, Jean-Paul Richard est l'actuel chef, programme de formation des artistes, du Cirque du Soleil, tandis que Jacques Forest est professeur de psychologie organisationnelle à l'École des sciences de la gestion (ESG). Mais surtout, les deux – c'est nettement moins connu – sont à l'origine du succès phénoménal des trois soeurs Dufour-Lapointe, les championnes québécoises en bosses qui ont décroché, entre autres, l'or (Justine), l'argent (Chloé) et la 12e place (Maxime) aux Jeux de Sotchi en 2014. Explication.

Jean-Paul Richard était l'entraîneur en chef de l'équipe suédoise de ski acrobatique quand on lui a demandé, au tournant de la décennie, de prendre plutôt en mains l'entraînement de l'équipe canadienne de ski acrobatique. Ce qu'il a accepté fort volontiers, son objectif étant on ne peut plus simple : amener les champions canadiens sur le podium olympique, et en particulier l'équipe féminine de bosses.

En toute logique, il s'est dit que, pour réaliser un tel exploit, il était incontournable d'innover. D'innover radicalement. Et donc, de s'inspirer auprès de toutes nouvelles sources, des sources inusitées, des sources encore inconnues des autres entraîneurs du monde entier. Résultat? Il a assisté à une conférence de Jacques Forest, expert en matière de motivation, et lui a aussitôt mis le grappin dessus, histoire de l'aider à accomplir l'impossible.

C'est comme ça que le talent de l'entraîneur s'est marié à celui de l'universitaire, et qu'ensemble ils ont mis au point une approche managériale révolutionnaire, qui a permis aux soeurs Dufour-Lapointe de décrocher la lune à Sotchi. Cette approche est rigoureuse – elle s'appuie sur 40 années de recherche scientifique en autodétermination – et d'une redoutable efficacité – elle s'applique tant aux sportifs qu'aux employés en passant par... les enfants.

«Elle part du principe que pour amener un champion sur un podium, pour lui procurer ce petit supplément d'âme qui fera toute la différence par rapport aux autres champions, il faut se concentrer non pas sur le visible (la technique, la forme physique,...), mais bel et bien sur l'invisible (le mental, la psychologie,...)», a confié M. Richard.

Or, la motivation – d'un champion, d'en employé ou d'un enfant – repose sur trois piliers fondamentaux, à savoir les trois besoins psychologiques universels, selon M. Forest:

1. L'autonomie. C'est-à-dire la perception de disposer de choix authentiques.

2. La compétence. C'est-à-dire l'expression de nos talents personnels, à l'aide de buts clairs, réalistes et ambitieux.

3. L'affiliation. C'est-à-dire le besoin de connexion avec une cause et des personnes animées par cette même cause.

Chacun de ces trois piliers a son importance, et doit être travaillé en même temps que les autres. L'idée est alors la suivante : tenter à chaque séance d'entraînement de combiner plaisir et sens, tout en veillant scrupuleusement à écarter l'ego et la récompense.

«La moins bonne façon de gagner une médaille, c'est de vouloir gagner une médaille, a expliqué M. Forest. Car cela fait jouer l'ego et la récompense, le pire des cocktails pour la performance. En revanche, il faut impérativement que le sportif ait toujours du fun dans ce qu'il fait, y compris lors des entraînements a priori les plus plates; et ce, en ne perdant jamais de vue ce pour quoi il fait tout ça.»

Et M. Richard d'expliciter : «Ce pour quoi les soeurs Dufour-Lapointe s'entraînaient dur tous les jours, ce n'était pas pour gagner une médaille olympique, a-t-il dit. Vous pouvez me croire. Non, ce qui les motivait à fond, c'était d'inspirer une toute nouvelle génération de skieuses de bosses. C'était vraiment ça qui les poussait, jour après jour, à donner leur 110%».

Du coup, l'entraînement en vue des Jeux s'est concentré sur, bien entendu, la compétence et l'affiliation, mais surtout sur le tout premier pilier, celui de l'autonomie. Le travail ne devait plus être une tyrannie exercée par l'entraîneur, comme ça l'est trop souvent dans le milieu sportif. Il fallait qu'il vienne des championnes elles-mêmes, sous la supervision de l'entraîneur. «Je me suis alors mis dans la posture du serviteur des championnes : tout ce dont elles avaient besoin pour progresser, je me chargeais de le leur apporter», a dit M. Richard.

Comment cela s'est-il traduit concrètement? Par une toute nouvelle façon de travailler ensemble.

Prenons un exemple. Il est arrivé qu'un jour l'entraîneur demande à ses championnes de réaliser des exercices sur neige concertés, mais un poil trop difficiles pour elles. Résultat? Cela a plombé leur moral, car elles ne se sentaient pas à la hauteur. «J'ai aussitôt pilé sur mon ego d'entraîneur. Je ne leur ai surtout pas crié dessus pour les faire redoubler d'énergie. Non, la séance suivante, j'ai baissé le niveau nettement en-dessous de ce que j'avais initialement prévu, et le moral est revenu d'un coup au beau fixe», a-t-il raconté, en martelant que «l'important n'était pas le visible (l'exercice raté), mais l'invisible (le moral à plat)».

Un autre exemple concerne la communication, qui se devait d'être aussi constante que transparente. «Nous avons instauré une politique où chacun pouvait dire tout ce qu'il pensait, sans filtre. La garantie était qu'il n'y aurait aucun jugement. Parfois, c'était trop d'informations pour moi – les filles me disaient de temps à autres des trucs qui me mettaient mal à l'aise... –, mais bon, ça nous a permis d'établir une communication pure, essentielle pour l'atteinte de nos objectifs», a-t-il dit.

Un dernier exemple concret : la liste «Je sais». De quoi s'agit-il? D'un truc subtil pour faire prendre conscience à la personne concernée qu'elle dispose d'une vraie autonomie dans son travail, et donc, qu'il ne dépend en grande partie que d'elle d'avoir du fun et de pouvoir exercer ses talents au travail. Il se présente sous la forme d'une liste en 10 points rédigée par la personne en question, la consigne étant : «Écris ce que tu sais de manière sûre et certaine te concernant dans ton travail».

À quoi peut donc ressembler une telle liste? Tenez-vous bien, voici, pour vous, la liste «Je sais» rédigée en secret par Justine Dufour-Lapointe, l'actuelle championne olympique de bosses:

1. Je sais que je suis en forme!

2. Je sais que Mike [l'un de ses coaches, j'imagine] est là pour moi!

3. Je sais que je vais suivre une étape à la fois!

4. Je sais comment maîtriser le parcours.

5. Je sais que le parcours va rester le même!

6. Je sais mes mots clés : «Snappy, Direct, xxx [illisible]».

7. Je sais comment entrer dans ma bulle!

8. Je sais que j'aime skier vite! Que j'aime compétitionner! & que je vais skier pour moi!

9. Je vais aller m'amuser!

10. «WATCH THIS»

On le voit bien, la liste «Je sais» est le socle de l'autonomie. C'est en s'appuyant sur elle, jour après jour, que la championne québécoise a pu aller de plus en plus haut dans la performance, un pas à la fois, jusqu'à la plus haute marche du podium olympique. Et ce, de sa propre initiative, sous la supervision de ses entraîneurs.

D'ailleurs, vous noterez, au passage, combien il est question de plaisir et de sens dans la liste de Justine Dufour-Lapointe, et combien il y est si peu question d'ego et de récompense. C'est frappant. Nulle part elle n'évoque de médaille d'or aux Jeux, ni de sentiment de fierté ou de gloire à l'idée de monter sur le podium olympique. En revanche, il transparaît un peu partout l'envie d'avoir du fun en déployant ses talents personnels.

Voilà. Que retenir de tout ça? Ceci, à mon avis:

> Qui entend briller comme jamais au travail se doit de s'inspirer des soeurs Dufour-Lapointe. Il lui faut faire taire son ego et arrêter de courir après les récompenses (primes, promotions,...) pour enfin avoir du fun et jouir du simple exercice de ses talents propres. Car cela le fera immanquablement progresser vers un pic de performance incroyable, sans même s'en rendre compte. À cet égard, un point crucial à noter : l'importance de mettre l'accent sur l'autonomie qu'il peut avoir dans son quotidien au bureau; et s'il commençait par dresser sa propre liste «Je sais» et la présentait – tout comme ce billet de blogue – à son manager immédiat...

En passant, l'astronaute américain Neil Armstrong disait : «Les pilotes se moquent de marcher. Ce qui les motive, c'est de pouvoir voler».

Olivier SCHMOUKER pour lesaffaires.

Source: 
IMFURA